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 Le premier jour du reste de ta vie [PV: Adren Mortadelle]

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Eadric Traben

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Date d'inscription : 09/10/2013
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MessageSujet: Le premier jour du reste de ta vie [PV: Adren Mortadelle]   Lun 14 Oct - 17:50

Je marchai à travers les rues de la ville en direction des portes Ouest. J’aimais bien aller vers l’Ouest quand je ne savais où aller. La gamine suivait mon rythme de marche en trottinant, se laissant parfois distancer d’un mètre puis rattrapant son retard jusqu’à revenir à ma hauteur. Elle regardait toujours droit devant elle, sans jeter le moindre coup d’œil aux gens, aux bâtiments, aux choses qui auraient pu intriguer un enfant de son âge. Même moi, elle ne me regardait pas. Il fallait que je trouve un nouvel endroit où la laisser.

*Elle peut pas rester avec moi… Je sais même pas gérer les gosses lors de mes spectacles ! En même temps, qu’est-ce qu’un gosse irait comprendre à la subtilité et la dextérité de la magie ?!*

Je passai en revu les villes qui avaient été épargnées par la guerre, celles qui arboraient une richesse flagrante et celles où le climat serait suffisamment clément pour qu’elle puisse vivre par elle-même, comme elle le faisait avant que j’arrive. J’ignorai si l’orphelinat d’où nous venions de nous faire expulser était influent ou non mais je n’aurais pas été étonné que la vieille fasse appel à la garde une fois ses esprits retrouvés. Elle avait complétement pété un plomb. S’effrayer d’une gamine haute comme trois pommes lorsqu’on gère une usine à gosses. Les gens gagneraient à être moins stupides !

Je croisai alors un petit groupe de miliciens rigolant entre eux. Je baissai instinctivement la tête pour ne pas me faire remarquer. Je ne serai définitivement rassuré qu’une fois en dehors de la ville. Un saltimbanque innocent au cachot c’est appréhender un futur saltimbanque coupable après tout. Nous les dépassâmes et je pus enfin souffler.

- Hey t’as vu ça Marcel ? La gamine et son papa !

Je tressaillis soudain. Je continuai d’avancer, d’une démarche sûrement cocasse, mais je redoutais au fond de moi l’ordre de halte du milicien pour inspection. Je gardai en tête que nous n’étions pas dans la Cité des Vents et un duo de gens du voyage était la cible parfaite pour des soldats s’ennuyant un peu trop.

- Quoi ? Qu’est-ce t’as encore ? Magne-toi ! Notre service est bientôt fini, j’ai envie de rentrer…

- Mais regarde ! Ahah ! C’est pas les bonnes femmes qui promènent leur bébé d’habitude ?!

- Ahahah ouais ! C’est pas faux ! HEY MON GARS, FAUT PAS TE LAISSER FAIRE PAR TA GROGNASSE !

Cette phrase fut accompagnée par un orchestre de rires gras de tous les miliciens présents. Quant à moi, mes jambes me portaient en tremblant. Je n’avais même pas prêté attention à l’aspect railleur de leurs exclamations, je ne me focalisais que sur un seul mot : halte.
Cependant, je regardai en direction de la fillette, par réflexe, comme pour me rassurer mais elle n’était plus à côté de moi. Je fis volte-face et l’aperçus qui s’était arrêtée quelques mètres avant moi. Elle faisait face, du haut de son mètre-dix, aux gardes qui, eux aussi, s’étaient arrêtés pour rire. J’écarquillai les yeux en me demandant ce qu’elle était en train de fabriquer, craignant le pire pour moi, comme pour elle. L’un des soldats se rendit compte qu’elle les observait, la pointa du doigt pour la montrer à ses collègues et tous se remirent à rire en chœur. Puis l’expression de ce même garde changea. Il fronça les sourcils et leva le poing en direction de la petite qui sursauta et galopa vers moi pour se cacher derrière mes jambes.

- Sale gamine ! Tu vas voir si je t’attrape ! J’vais te l’enseigner, moi, l’éducation si ta gonzesse de père n’en est pas capable !!!

Sur ces mots, il commença à courir dans notre direction. Je n’avais encore une fois rien compris à ce qu’il s’était passé mais je pris la fillette sous le bras et je courus aussi dans l’espoir d’échapper au milicien enragé. Derrière moi, je pouvais encore entendre les rires de ses pairs qui, je crois, n’avaient pas rejoint leur compagnon dans sa hargne.

- Laisse tomber Marcel ! Ahahah, c’est qu’une gamine, tu fileras deux baffes au tien au lieu d’une la prochaine fois qu’il fera une connerie ! Ahahahah !

Je regardai par-dessus mon épaule pour essayer de mieux comprendre la situation. Marcel s’était arrêté, essoufflé par le poids de son attirail, brandissant toujours le poing et balançant des jurons d’un air frustré. Je souris nerveusement mais attendis quand même d’avoir passé le coin de la rue pour m’arrêter et reprendre mon souffle. Après quelques grandes bouffées d’air je regardai la petite d’un air sévère et lui demandai ce qu’elle avait bien pu faire pour le mettre à ce point en colère. Elle me tira alors la langue de façon exagérée et, avant que je la dispute pour son impolitesse envers moi elle ajouta d’une voix empreinte de gêne et d’innocence :

- Je suis pas un bébé…

Elle regardait ses pieds dans une moue boudeuse en disant cela, honteuse mais ne regrettant sûrement pas d’avoir défendu sa position face à l’autre bande de génies de l’humour. Bizarrement, outre mon calme qui me revint immédiatement une fois que j’eus réalisé l’aspect on-ne-peut-plus normale de ce qui venait de se passer, je réalisai également qu’elle venait de parler pour la première fois. J’avais plusieurs fois essayé de lui arracher un mot, son nom, son âge ou même ce qu’elle faisait dans cette ruelle où je l’avais trouvé sans résultat…
Je retins un rire, me redressai et tapotai le haut de sa tête.

- C’est pas bien grave vas ! Le jour où ils inventeront le fil à couper le beurre… Aller, viens, on a encore de la route.

Et, joignant le geste à la parole, je recommençai à marcher en direction de la porte Ouest de la ville. Il faisait vraiment un temps idéal pour un voyage.
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Adren Mortes

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MessageSujet: Re: Le premier jour du reste de ta vie [PV: Adren Mortadelle]   Dim 20 Oct - 19:14

Au petit matin, Adren et sa sœur Hannah étaient partis pour Midtown. Elle avait besoin de passer chez un tisserand spécialisé pour racheter des bobines de fil doré, et lui avait reçu une lettre d'un noble, un certain baron de Greenhal, qui souhaitait jeter un œil à sa marchandise.

Les nobles avaient tendance à légèrement irriter notre armurier, ils étaient les seuls à s'estimer si occupés par leur oisiveté qu'ils en demandaient aux artisans de se déplacer jusqu'à eux. Mais ici, comme sa sœur voulait faire le déplacement, autant faire d'une pierre deux coups.

La lettre proposait un horaire précis pour un rendez-vous dans son manoir à Midtown, et le peu de sens, noyé dans les formules, de la lettre semblait indiquer que l'homme avait l'intention de passer une grosse commande si la marchandise lui plaisait. C'est pourquoi Adren avait pris avec lui trois pistolets et trois fusils, de différents niveaux de finition et de différents styles, rangés dans des caisses d'exposition. Hannah quant à elle vint presque les mains vides, seulement quelques pièces en poche.

Frère et sœur payèrent une diligence et furent arrivés à destination vers dix heures du matin. La ville était assez ancienne, bâtie plusieurs centaines d'années auparavant, cerclée d'une muraille de pierre. Elle était construite au bord de la mer, qui s'étendait à l'Est, et la porte principale se trouvait à l'opposée.

À cette heure l'activité au sein des murs était déjà en branle. Les passants fourmillaient dans les rues commerçantes, il fallait s'armer de courage pour se frayer un chemin dans la cohue. Le bruit des artisans au travail et les odeurs de boulangerie rappelaient à notre blondinet le temps qu'il avait passé à Caerwyn.

Ne venant pas pour visiter, les Mortes prirent presque aussitôt la direction de la grand-rue, dans laquelle se trouvait le manoir de Greenhal. Ils marchaient en se tenant le bras dans la rue, passant relativement inaperçus dans l'effervescence générale, malgré l'attirail de notre armurier.

D'ailleurs il semblait s'être un peu évadé de sa tête, le Adren, depuis environ la moitié du trajet en diligence. Il était perdu dans ses pensées, ailleurs. Quand sa sœur lui parlait, il répondait au plus court possible, et de manière à terminer la conversation. Coupant les ponts avec l'instant présent. Le connaissant relativement bien, même si ces onze années sans le voir le faisaient apparaitre à elle comme une sorte d'étranger, Hannah avait compris qu'il avait l'esprit occupé, et avait arrêté de lui adresser la parole.

Arrivés devant le manoir en question, Adren y jeta un regard vide, lassé, et s'assit sur une marche du perron, déposant au sol sa marchandise. Interloquée, sa sœur demanda.

- "Il t'a donné rendez-vous à quelle heure déjà ?"

- "Dix heures."

- "Et il est quelle heure en fait ?"

Il sortit sa montre d'argent de sa poche, ouvrit la coque et répondit, sans expression aucune.

- "Dix heures vingt."

Elle s'exclama.

- "Mais vas-y vite alors ! Tu es en retard !"

- "Qu'est-ce que ça peut foutre ?"

Coupa-t-il sèchement, la regardant, l'air sinistre.
Hannah se sentit mal à l'aise, regarda ses pieds en triturant son index. Son frère soupira.

- "Désolé, c'est pas contre toi... J'arrive pas à sortir ce jour là de ma tête, ce jour où on les a pendus tous les deux."

Il pointa son index vers la porte.

- "Et celui-là il peut attendre. Il ferait bien d'attendre. Parce que dans l'immédiat tout ce que j'aurais à lui vendre ce seraient des mots violents."

Touchée, Hannah s'assit à côté de lui, et le prit dans ses bras. Elle le comprenait, elle avait presque autant souffert ce jour là, mais elle avait réussi à tourner la page, à vivre avec. Et elle voyait, jour après jour, que son frère, lui, était constamment rongé, il ne voulait pas vivre avec, mais vivre contre cette vieille histoire. Ça la rendait triste de le sentir souffrir autant.

Elle s'écarta un peu, lui prit les mains, sondant ses yeux, et proposant.

- "Viens, on va aller faire un tour au port, regarder l'écume s'abattre sur la muraille."

Sans l'écouter, enfermé dans sa tête, Adren souffla.

- "Jirô aurait notre âge, il aurait été quelqu'un de bien... Il méritait de vivre."

Un noeud au ventre, sa soeur répliqua.

- "Mais..."

Mais il la coupa de nouveau.

- "Papa serait un vieil homme respecté, et les yeux de maman ne seraient pas aussi éteints..."

- "Oui... Allez viens, on va marcher."

Toujours pas décidé à bouger, Adren détourna les yeux, les posant sur tous ces passants occupés. Des visages tous aussi banals les uns que les autres. Il se sentait comme étranger à toutes ces personnes. Tiraillé entre l'envie de troquer une de ces figures contre son père ou contre Jirô, et la tristesse que ce serait de l'arracher à ceux qui l'aiment.

Vagabonds, ses yeux finirent par se poser sur un visage. Ils s'écarquillèrent et suivirent la petite silhouette qui marchait, malhabile.

Intriguée, Hannah suivit le regard de son frère et aperçut une petite fille pâle et sale. Elle avait quelques marques sur le visage. Elle ne put s'empêcher de penser à Jirô en la voyant, elle non plus.
Elle secoua le bras de son frère.

- "Tu veux aller la voir ?"

Il fit une mine gênée et regarda ses pieds.

- "Viens ! Juste lui demander comment elle s'appelle !"

Braqué, Adren murmura.

- "Je vais lui faire peur..."

Hannah répliqua d'une voix excitée.

- "Mais non ! Allez viens !"

Et sans lui laisser le temps de protester, elle l'attrapa par la main et le tira avec elle vers la petite fille. Adren se laissa faire, trop embrouillé pour être vraiment dans le coup, emporté par sa sœur qui se frayait un chemin dans la foule.

Arrivée devant la fillette, Hannah s'accroupit et lui adressa un grand sourire.

- "Bonjour !"

La petite fut bien obligée de s'arrêter puisque les deux inconnus lui barraient la route.

Adren s'accroupit à son tour, faisant des efforts considérables pour afficher un sourire rassurant, plutôt qu'un visage sombre et détruit de tristesse. Mais le fond de ses yeux le trahissait ouvertement. Il prit la voix la plus douce qu'il put, se forçant à ne pas trembler d'émotion.

- "Salut petite, comment tu t'appelles ?"

Constatant que son frère s'était lancé, Hannah se releva, le cœur un peu serré de le voir aussi mal. Elle tourna sur elle même et tomba nez-à-nez avec un homme un peu plus vieux qu'elle, qui semblait être le père de l'enfant. Un peu embarrassée, elle tenta une phrase.

- "Ne vous en faites pas, mon frère veut juste lui parler un instant !"


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Eadric Traben

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MessageSujet: Re: Le premier jour du reste de ta vie [PV: Adren Mortadelle]   Mer 23 Oct - 19:16

Je soupirai. Cela faisait déjà quelques temps que je marchais, scrutant les bâtiments, les maisons, chaque détail qui aurait pu m’aider à me repérer dans cette ville. Non pas que j’étais perdu mais… Si en fait, j’étais perdu. C’était la première fois que je venais ici. Après que je me sois mis à mon compte, si on peut véritablement comparer ça à un business, j’avais dressé la liste des villes, régions et endroits que je n’avais pas vus lorsque j’étais encore avec mes parents. J’avais sûrement dû oublier quelques zones déjà visitées mais étant trop petit, sur le moment, pour m’en rappeler.
Midtown était une ville plutôt agréable à mes yeux. Les maisons étaient bien agencées de sorte qu’elles ne se trouvaient pas les unes sur les autres comme dans certaines grandes cités. Cela ne la rendait pas plus évidente à parcourir pour autant. J’étais sûr d’être déjà passé devant ce manoir…

La gamine me suivait toujours, sautillant et n’ayant pas l’air de se soucier plus que ça de mes problèmes d’orientation. Je songeai à plusieurs reprises à lui demander le chemin, si tenté qu’elle daigne me répondre, mais ma fierté de débrouillard mal-assumé m’en empêcha à chaque fois. Je grommelai, du coup, dans ma barbe et continuai d’avancer de plus belle. Il commença d’ailleurs à se faire faim mais l’argent me manquait cruellement et je n’avais pas la tête à improviser un spectacle de dernière minute.
Soudain, j’entendis derrière moi une voix féminine particulièrement proche, comme si on avait voulu m’interpeler.

- Bonjour !

Je sortis de mes songes et râlements puis je me retournai afin de répondre à la dite personne. Je me rendis compte en apercevant un couple accroupit devant la fillette, que j’avais complétement oublié, que ce salut ne m’était pas adressé. Ils étaient tous deux penchés sur la gosse, qui paraissait troublée de se voir interrompue dans sa filature, comme si c’était la première fois qu’il en voyait un. L’homme avait des cheveux d’un blond très clair, en fouillis et une carrure d’adolescent. Je ne vis que son dos mais je pus deviner aisément que les finances n’étaient pas un sujet fâcheux pour lui. La femme, quant à elle, arborait des cheveux plus foncés, coiffés et entretenus et des vêtements renvoyant au même rang social que son ami.
Elle se releva et se retrouva face à face avec moi en se retournant brusquement. Elle était vraiment très belle avec ses yeux châtain emplis de douceur. A ma grande surprise, c’est elle qui se trouva gênée quelque instant en m’observant et finit par sortir une phrase qui sentait un mélange de politesse et d’excuses maladroites :

- Ne vous en faites pas, mon frère veut juste lui parler un instant !

Je levai un sourcil interrogateur. Je n’avais aucune raison de m’en faire puis je repensai aux gardes et à l’image que pouvait donner un homme avec une petite fille aux basques. Je secouai la tête en affichant un sourire mal à l’aise qui se voulait malgré tout sympathique :

- Hein ? Ah ! Non ! Ahah ! Vous faites bien ce que vous voulez, je ne la connais pas cette petite. Elle a certainement dû me suivre pour des raisons que seuls les enfants connaissent. Ahah.

Sur ces mots, je tentai de saisir l’opportunité de me séparer de la petite et fis un bref signe de la main en m’apprêtant à m’en aller. Après tout, ils avaient l’air aimables, bien éduqués et empathiques. Tout ce qu’il fallait pour les entrainer dans la spirale infernale de l’adoption forcée. J’en ris presque intérieurement. Cette journée allait s’annoncer meilleure que prévu ! Je repris le pas sous le regard de la demoiselle qui venait de passer de la gêne à l’étonnement. Je ne niai pas l’étrangeté de la situation mais je n’avais aucune raison ni envie de leur expliquer le pourquoi du comment. D’autant plus que ça jouerait peut-être en ma défaveur !

Au troisième pas je sentis quelque chose me retenir par le bas du manteau comme s’il s’était accroché quelque part. Je me retournai et vis la fillette qui avait agrippé mon vêtement de ses deux petites mains sales, une mine à la fois triste et boudeuse et des petites larmes qui commencèrent à perler au coin de ses yeux d’enfant les yeux. Je ne sus  où me mettre, passant mon regard d’abord sur la jeune femme, puis sur son compagnon, dont la petite avait réussi à forcer le passage, n’osant soutenir le poids de ma feinte lâche, puis regardant autour de moi, ne pouvant non plus soutenir l’étrange regard de cet homme au visage juvénile. Après quelques secondes de réflexion je me rendis à l’évidence que ma tentative venait d’échouer. Je posai ma main sur le dessus de la tête de la fillette, lui ébouriffant légèrement les cheveux, un sourire forcé aux lèvres. Je m’accroupis et fis tourner la gamine sur elle-même pour qu’elle fasse à nouveau face au couple. Je saisis ses joues et les tirai gentiment dans un sourire grimaçant plus ridicule que comique. La fillette renifla et se frotta les yeux du revers de la main. Nous étions si pathétiques en cet instant que je pense m’en rappeler pour le restant de mes jours.
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Adren Mortes

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MessageSujet: Re: Le premier jour du reste de ta vie [PV: Adren Mortadelle]   Ven 25 Oct - 19:00

La petite avait l'air un peu déstabilisée par l'irruption des deux inconnus. Elle ne daigna pas répondre mais les regarda d'un air étrangement mêlé de désintérêt et d'étonnement. Ses yeux portaient par dessus l'épaule d'Adren.

Soudainement elle se mit à courir, contourna l'armurier, le laissant seul, souriant et accroupi face à l'endroit où elle se tenait. Il se maudissait intérieurement.

*Comment j'ai pu croire que c'était une bonne idée... Voilà je lui ai juste fait peur.*

Il se releva lentement, un peu agacé d'avoir si peu de contrôle sur lui-même, puis se retourna vers sa sœur, suivant la gamine des yeux. Il la vit se faufiler à la suite de l'homme qui semblait être son père et qui avait tourné les talons, et l'attraper par le manteau.

Un peu perdu et en conflit avec lui même, notre blondinet regardait la scène sans trop comprendre, fixant ses yeux bleus sur le visage mal à l'aise de l'homme qui s'était retourné à présent. Les pupilles dilatées, il était complètement ailleurs. Mais Hannah elle, ne savait vraiment pas où se mettre, sans juger, elle ne comprenait pas le comportement de cet homme et trouvait la scène à la fois triste et choquante. Elle détourna les yeux vers son frère, totalement absent.

Il revint sur terre quand il discerna la fillette essuyer une larme de sa petite main. Et cette grimace souriante que son père lui dessinait sur le visage, lui envoya un flash dans la tête, l'image du sourire forcé de son ami qui montait à l'échafaud. Il frémit et se ressaisit, serrant le poing. Et alors qu'il esquissait un nouveau sourire pour la petite, une voix l'interpella derrière.

- "Armurier Mortes ?"

Son visage se durcit, et alors qu'il se retournait l'homme reprit.

- "Vous êtes attendu depuis un moment, veuillez me suivre."

Le majordome bien en chair qui se présentait aux yeux de notre armurier lui donna une légère envie de donner des coups. Mais il parvint à se maitriser et acquiesça simplement de la tête, sans prononcer un mot.

L'homme fit volte face et se dirigea vers la porte d'entrée, Adren l'imita, ramassa par terre ses deux caisses pendant que sa soeur lui disait qu'elle l'attendrait ici. Avant de passer le pas de la porte, il lança un dernier regard à la petite, lui sourit et lui fit au revoir de la main.

Hannah se retrouva seule face à cet homme négligé et à la fillette crasseuse. Elle avait envie de les aider, ou de leur crier dessus, mais n'avait aucune idée de comment faire sans les rabaisser. Elle aurait voulu donner à la petite une nouvelle robe, mais c'aurait été les considérer comme des mendiants, alors qu'ils n'avaient rien demandé à personne. Elle était dans l'impasse, là, à les regarder, ne sachant ni quoi dire ni quoi faire.


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Eadric Traben

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MessageSujet: Re: Le premier jour du reste de ta vie [PV: Adren Mortadelle]   Sam 26 Oct - 23:39

Après les quelques longues secondes qui suivirent la grimace que j’affichai sur le visage de la petite, un homme plutôt dodu interpella le compagnon de la jeune femme de façon nonchalante :

- Armurier Mortes ? Vous êtes attendu depuis un moment, veuillez me suivre.

D’après ses habits, ses manières et son ton hautain et las, ce devait être un majordome ou un autre domestique d’un manoir proche. Certainement le manoir qui se trouvait à côté d’ailleurs, étant donné la grand-porte entrebâillée n’attendant que le retour de celui qui l’avait ouverte. Je n’arrivai pas bien à voir l’expression de l’interpellé avec le nez dans les cheveux de la fillette. Je le vis néanmoins s’en aller à la suite du domestique grassouillet, sa frêle carrure disparaissant dans les ténèbres de l’immense bâtiment. Je ne m’étais donc pas trompé, le rang de cet homme lui permettait bien de fréquenter ou commercer avec la Haute. J’aurais certainement pu faire un excellent voleur, j’avais toujours eu le coup d’œil pour reconnaitre les gens aisés mais le métier était loin de m’intéresser. Trop de risques, d’ennuis possibles, de haine et de malhonnêteté dans un monde qui en subissait déjà trop. Outre, de plus, le fait que mes parents ne m’avaient jamais éduqué dans ce sens et que je comptais bien respecter leur mémoire en ne faillant jamais à leurs enseignements.
La demoiselle, quant à elle, regarda son ami s’éloigner. Elle l’attendrait dans les environs, du moins c’est ce qu’elle lui avait lancé pendant qu’il ramassait ses effets.
Je décidai de relâcher un peu les joues de la gamine de peur qu’elle ne finisse par avoir mal. A croire qu’elle ne savait pas faire grand-chose à part chouiner. Même après m’être fait passer à tabac pour elle, elle était restée à pleurer toutes les larmes de son petit corps alors qu’elle n’avait pas été blessée.

Je décidai de me relever et de saluer la jeune femme afin de prendre congés. Je voyais bien qu’elle était gênée par la situation, ne sachant trop quoi dire ou quoi faire et je préférai ne pas avoir à subir l’affront de me voir recevoir une aide que je n’avais pas demandé. Sauf, bien sûr, si elle souhaitait me débarrasser de ce pot-de-colle miniature mais j’en doutais fort. Je pris la main de l’enfant délicatement. Je n’avais clairement pas l’habitude des gamins et, de sentir sa main si petite dans la mienne, me donna l’impression que j’allais l’écraser si je n’y faisais pas attention. Elle posa sur moi des yeux grandissants qui finirent d’absorber les dernières larmes. Je suppose que ça lui faisait plaisir même si je ne comprenais pas vraiment. Cependant, je n’eus même pas besoin de l’entrainer avec moi, elle suivit mes mouvements presque comme si elle avait pu les prévoir.
J’adressai un dernier « bonne journée » de politesse à cette femme que je laissais en plan, seule à attendre son compagnon. Je n’étais pas très fier de ça mais l’envie de quitter cette ville me tiraillait de plus en plus. Mes journées habituellement tranquilles entre mes différentes représentations ne ressemblaient en rien à celle-là et j’associais évidemment ces changements à l’apparition de cette enfant dans ma vie.

Je tentai de relativiser. Le soleil frappant mon visage me rappela soudain qu’une journée n’était qu’un enchainement de petits évènements plus ou moins agréables qui ne s’influençaient pas forcément les uns les autres. Je soupirai comme pour libérer le stress accumulé depuis quelques heures. Je ne sais par quel miracle je réussis à retrouver mon chemin mais la rue que j’abordai me rappela mon arrivée dans la ville. Le sourire me revint et je ne repensai plus à la fillette que je tenais toujours par la main. Nous n’étions pas si loin en définitive !
J’aperçus le rehaussement des remparts significatifs des portes principales des grandes villes. Je contemplai leur forme et leur imposante carrure tout en marchant. A l’intérieur d’une ville je me sentais à la fois en sécurité derrière ces épais murs de pierre mais aussi prisonnier. De telle sorte qu’à chacun de mes voyages, j’étais content de passer ces portes aussi bien pour rentrer que pour sortir et m’en aller vers d’autres contrées. Il y avait généralement moins d’affluence à cette heure autour de cette zone. Les paysans arrivaient beaucoup plus tôt pour installer leurs étales et les marchands itinérants et autres voyageurs avaient tendance à préparer leur voyage de sorte d’arriver vers la fin d’après-midi, l’heure où ils ne seraient pas brassés par les hordes d’habitants locaux profitant des journées ensoleillées pour apprécier leur ville. Malgré ce calme relatif, j’entendis des voix qui me semblèrent familières, un peu plus en avant de notre chemin. Je n’y prêtai pas tellement plus d’attention que cela, d’autant plus que ma mémoire ne semblait pas décidée à se souvenir d’où j’avais bien pu les entendre.

Nous n’étions plus qu’à quelques mètres de l’immense herse, vestige d’une autre époque où la pierre ne faiblissait pas aussi facilement face au métal. Soudain, une phrase me fit réagir malgré mon manque d’attention à ce qui m’entourait :

- Hey ! R’gardez ça les gars ! C’est pas le clochard qu’on s’est farci y’a deux jours ?

Mes yeux s’écarquillèrent lorsque je les posai sur les individus d’où provenaient les voix. Ils n’étaient non plus deux comme ce fameux soir mais quatre. Je reconnus sans peine les deux abrutis qui s’en étaient pris à la gamine puis à moi dans la foulée. Cependant, je pouvais enfin voir leur tête de dégénérés consanguins à la lumière du jour, ce qui valait le détour : des vraies faces de loufiats ! Tous avaient des yeux noirs, profonds et haineux ; des barbes mal rasées, parfois entrecoupées de cicatrices leur ancraient le visage dans une expression de colère constante dont certaines rides prononcées finissaient de souligner ; leurs sourires pervers laissaient paraitre des dents jaunies par le tabac ; leurs vêtements n’avaient rien de plus que ceux que je portais mais leur carrure était toujours aussi impressionnante. Je frémis et me stoppai net, attendant une réaction de leur part avant de m’enfuir directement. Les deux que je ne connaissais pas encore se contentait de me toiser du regard tandis que le plus petit et trapu des deux autres s’avançait vers moi lentement.

- Mais oui ! Je reconnais la p'tite garce qui l’accompagne ! On dirait qu’ils sont rev’nus nous payer le reste de c’qu’ils doivent !

Peut-être que « petit » ne convenait pas tout à fait à cet homme qui me dépassait tout de même d’une demie tête. Je reculai d’un pas en le voyant se rapprocher, dirigeant la fillette pour qu’elle reste derrière moi. Je cherchai du regard des gardes ou autres miliciens qui auraient pu les interrompre dans leur action mais il semblait qu’ils fussent passés maitre dans l’art de ne jamais être là au moment opportun…

- Écoutez… Notre affaire s’est réglée la dernière fois dans la ruelle. Je pense que nous sommes quitte alors laissez nous passer…

Ma voix bredouillait clairement. Mon corps se souvenait encore des maltraitances subies et priait pour ne pas le subir de nouveau. L’homme, quant à lui, souriait de plus belle mais son regard n’était pas porté sur moi mais sur mes jambes. Ou plutôt ce qu’il y avait derrière mes jambes.

- Toi t’as eu ton compte connard ! Ça t’apprendra à te mêler de c’qui te r’garde ! Par contre, elle…

Il se craqua les doigts tout en laissant sa phrase en suspens, comme pour nous laisser le soin de deviner par quoi il allait commencer.

- Vous…

Je n’eus pas le temps de finir ma réplique qu’un cri retentit dans mon dos. Ce cri n’avait nul autre pareil. Il était aigu, presque imperceptible et, en même temps, assourdissant. Il me glaça le sang en un instant et me figea sur place. J’eus l’impression que même la chaleur du soleil s’était effacée au son de ce bruit strident. Mon cœur s’accéléra encore et encore, presque comme s’il voulait exploser de lui-même, et ma respiration se coupa. Puis le son cessa. Je regardai fixement l’individu qui nous faisait encore face jusqu’à réaliser qu’il ne bougeait plus non plus. Sur son visage, on pouvait lire très certainement les mêmes émotions que j’avais ressenties, à la différence que lui avait pu voir d’où ça venait. Je suivis son regard et aperçut la petite, les yeux effrayés de stupeur et ses mains scellant sa bouche. Elle posa alternativement ses yeux sur le malfrat, puis sur moi, l’aire honteuse de ce qui venait de se produire. Pourtant, dans ma tête, et pour des raisons que j’ignorai, je ne l’associai pas à ce bruit surnaturel. Il était impossible qu’une petite fille n’ayant même pas dix ans arrive à produire ce genre de son ! Quel humain l’aurait pu ?

Je regardai ensuite par-dessus le voyou, en direction de ses compères et je pus voir qu’eux aussi avaient été touchés par ce qui venait de se passer. L’un d’eux désigna même la gamine du doigt en tremblant légèrement :

- Mec ! C’est pas une gamine ! C’est un monstre ! Y’en avait un tout pareil dans la baraque de bourges dans laquelle ma mère faisait son beurre ! C’est pas humain c’truc la ! Et ça fait l’même bruit ! Bute-la mon gars ! T’es maudit si tu la laisses en vie !

Ma mâchoire commença à trembler. Non pas à cause de ce que racontait l’autre blaireau mais à l’idée qu’ils allaient s’en prendre à une gamine qui n’avait pas la moitié de leur âge, sans défense et ce au prétexte qu’elle aurait crié de façon étrange.
L’homme qui avait tourné la tête vers son copain pendant qu’il parlait se retourna d’un coup vers nous, l’air déterminé à faire ce que son pote lui conseillait vivement. Je reculai au fur et à mesure qu’il s’avança, tentant de conserver une distance respectable entre nous. La petite ne se faisait pas prier pour reculer elle-aussi. Le regard de l’homme était de plus en plus dément, partagé entre la panique de se voir maudire à jamais et le fait qu’il n’avait encore jamais tué d’enfants de sang-froid. Du moins je l’espérais.

D’un coup, ne pouvant certainement plus contenir tant d’émotions, il chargea. Je me retournai et poussai la gamine loin de moi en lui intimant de s’enfuir, l’œil empli de sévérité pour qu’elle m’obéisse. Ce qu’elle fit fort heureusement. Le scélérat m’attrapa le bras à défaut d’atteindre la petite. J’envoyai mon poing en direction de sa tête et, par je-ne-sais-quel-hasard, je fis mouche. La puissance de ma frappe ne le déstabilisa pas longtemps mais cela me permit de me détache de son emprise et de courir pour rejoindre la fillette dans sa fuite. Je savais prendre les coups en désespoir de cause mais cette fois-ci, ce n’était plus moi qui les intéressais et je n’avais pas l’intention de les laisser tuer une enfant sous mes yeux sans rien faire !
Je l’entendis grommeler derrière moi et s’énerver sur ses pairs pour qu’ils l’aident dans sa traque. J’eus vite fait de rattraper la gamine et j’en profitai pour jeter un coup d’œil par-dessus mon épaule pour jauger l’avance que nous avions. A mon grand regret, ils nous rattrapaient plus vite que prévu. La gamine avait de bien trop petites jambes pour distancer des adultes en furie et, même si ma course était bonne, la prendre dans mes bras nous ralentirait tout autant. Je ne savais quoi faire à part courir, courir et encore courir. Sur le chemin je croisai des gens qui s’écartaient sur notre passage, n’osant intervenir. A quatre contre un et demi, une personne de plus ou de moins n’aurait pas vraiment fait la différence alors je pouvais les comprendre. Néanmoins le désespoir m’envahissait. Plus je les entendais s’approcher plus j’imaginais le pire.

Je tentai de garder la petite devant moi pour les empêcher de l’atteindre directement. Nous arrivâmes presque à hauteur du manoir que nous avions quitté quelques minutes plus tôt. C’est alors que la gamine trébucha et s’étala de tout son long sur le sol dur. Je manquai de lui rentrer dedans de par mon élan mais réussis à l’éviter et à m’accroupir pour l’aider à se relever. Je sentis soudain une vive douleur au niveau des côtes. Je sentis également mon corps perdre l’équilibre et se faire repousser violemment. Je pressai ma main sur la zone douloureuse sans grand succès. Mon souffle était de plus en plus court et mes tentatives pour me relever restaient inefficaces. Je regardai la scène, impuissant, de cet homme qui avait tellement peur de la mort qu’il était prêt à tuer une petite fille innocente sur des superstitions de vieilles mégères.

Il la prit par la gorge, la soulevant d’une évidente facilité et la fixa dans les yeux comme pour savourer son ascendant sur la mort, fut-elle dans le corps de cette enfant.

- Putain… Put… ain…

Je crachai entre mes dents mon impuissance, serrant ma blessure pour me faire réagir et l’empêcher de commettre l’irréparable. Elle lui avait rien fait bordel ! Je luttai pour me mettre à genou et finis par me relever à moitié, en chancelant.

- Lâche-la ! Espèce de fils de chien !... T’as si peu de couilles… que tu t’en prends à une gamine hein ?... C’est parce que t’as mère te battait que t’es aussi con… ou c’est juste que t’assumes pas que ton père bourrait ton p’tit cul d’pédé ?...

J’haletai comme jamais mais je m’efforçais de le fixer droit dans les yeux afin que mes insultes prennent tout leur sens. J’étais bien trop pathétique pour l’arrêter, je cherchais juste à gagner du temps. Je ne pouvais pas me résigner à voir cette gamine mourir de la sorte et même si ça devait me coûter la vie.
L’un de ses camarades le dépassa et se posta devant moi, souriant. Ça leur plaisait à ces gros bâtards  que ça soit si facile… Je lançai mon poing contre lui mais il esquiva sans aucune difficulté. Je vacillai, emporté par mon élan mais je fus de nouveau projeté au sol par un coup violent à la mâchoire. Je ne réalisai pas tout de suite, la douleur ne se déversant pas immédiatement. Je tombai lourdement au sol et restai lamentable, par terre, incapable de bouger, maudissant ces enflures, me mordant les lèvres et pleurant l’injustice qui allait s’abattre sur cette fillette. J’ouvris les yeux et vis la gamine qui se débattait tant bien que mal au bout du bras de l’autre macaque décérébré. Luttant pour une survie qui ne lui appartenait plus…

- LAISSEZ-LAAAaaaa… !

Je laissai échapper en cette phrase, dans un dernier râle me déchirant la gorge, ma haine de ces gens, et si d’aventure il fallut qu’ils soient maudits, c’est certainement par moi et non par la gamine qu’ils l’auraient été.
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Adren Mortes

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MessageSujet: Re: Le premier jour du reste de ta vie [PV: Adren Mortadelle]   Dim 27 Oct - 17:49

Le majordome ferma la porte du manoir derrière l'armurier, qui, à peine entré, s'étonnait de la simplicité des lieux. Alors qu'il s'attendait à voir un hall somptueux, au sol de marbre, aux murs ornés de dorures et à l'escalier de bois sombre recouvert d'un tapis rouge, il vit un petit couloir sobre, digne d'une maison ordinaire. Il y avait quelques tableaux, mais rien de luxueux à outrance, juste de l'art, sorti de la tête de quelque peintre de rue. Pas non plus de gardes postés à l'entrée, ni de servantes affairées à on ne savait trop quoi. De l'intérieur, le manoir semblait moins pompeux et superficiel que de l'extérieur.

Le majordome guida Adren jusqu'au bout du couloir, après avoir passé un petit pupitre ils bifurquèrent sur leur gauche et s'engouffrèrent alors dans un escalier de bois, à colimaçon. Il était particulièrement étriqué et grinçant, à chaque marche le bois gémissait, couvrant tous les autres bruits, rassurant en quelque sorte. Finalement ce manoir lui rappelait les endroits où il avait vécu, en plus grand, il y régnait la même ambiance chaleureuse et proche des choses matérielles. À l'issue de ce grand tourbillon de craquements, ils débouchèrent sur un autre couloir, plus large. De chaque côté s'ouvraient deux larges portes, bien assises sur leurs gonds de fer. Et le long des murs étaient entreposées de petites tables, sur lesquelles on pouvait trouver des instruments de musique, des vitrines, des partitions. Et, accrochés aux murs, divers instruments en bois, une presse, un fléau ou encore une roue, on aurait dit la collection d'un passionné d'artisanat.

Adren sentit son calme le reprendre, couler à nouveau dans ses veines, il soufflait, et cet endroit éveillait sa curiosité, tout autant que les personnes qui vivaient dedans. Passionné qu'il était, lui-même, par l'ingéniosité des hommes, il pensait finalement rencontrer quelqu'un d'intéressant aujourd'hui. C'était quelque chose qui emplissait son cœur de joie, après avoir maudit cette stupide entrevue commerciale pendant toute la matinée.

Le parquet émettait tantôt un grincement, tantôt un bruit sourd sous les talonnettes des deux hommes. Ils prirent la deuxième porte de droite et arrivèrent dans un grand bureau flanqué d'une immense fenêtre donnant directement sur la grand rue dans laquelle ils se trouvaient quelques instants plus tôt. Devant eux, une table de bois sombre et massif se dressait, totalement vide. Derrière celle-ci une bibliothèque colossale grimpait jusqu'au plafond. Elle était simple, sans fioritures, sans enluminures, tout comme les innombrables livres qu'elle contenait. Le tout dégageait l'impression, si rare dans un manoir, que les livres étaient là pour être lus, et non pour décorer ou pour faire croire à une certaine culture littéraire.

Dans le coin de la pièce, adossé à une chaise contre la fenêtre, se trouvait un homme. La cinquantaine bien entamée se devinait dans ses rides et ses cheveux grisonnants. Il lisait un petit ouvrage relié en cuir marron, l'air paisible. Le majordome brisa le silence reposant d'une voix simple.

- "Monsieur, l'armurier Mortes est arrivé."

L'homme se saisit alors du marque-page sur le rebord de la fenêtre, le glissa délicatement dans la rainure centrale que formaient les pages, puis referma son livre. Il adressa un sourire bienveillant à ses deux hôtes et se leva aussitôt. Il n'était ni petit ni très grand, ni très gros, portait une courte barbe grise et avait des yeux pétillant d'intelligence. Parachevant d'affirmer la sympathie que commençait à éprouver Adren à son égard, l'homme ne portait aucun froufrou ni aucune couleur chatoyante. En définitive il ressemblait à un sage artisan, ou à un libraire, malgré ses titres de noblesse.

Il s'avança vers l'armurier et de sa voix grave entama la conversation.

- "Armurier, c'est un réel plaisir de vous rencontrer, je suis le baron de Greenhal, propriétaire de ce manoir."

Tout en serrant la main du blondinet, il ajouta, à l'attention de son majordome.

- "Merci Wayne, tu peux te retirer."

L'homme ventru s'en retourna alors par là où ils étaient arrivés, laissant les deux autres seuls dans la pièce. Adren répondit alors, d'une voix un peu gênée.

- "Enchanté de faire votre connaissance, baron, et veuillez m'excuser pour mon certain retard."

- "Oh je vous en prie ! Au contraire, heureusement que vous n'arrivez que maintenant, car moi-même je n'étais pas prêt à l'heure. Et puis vous savez, les livres se moquent bien de l'heure à laquelle on les lit."

S'exlama-t-il aussitôt, plissant les yeux, dans une expression caractéristique qu'on retrouvait chez tous les grands-pères.  Il fit alors volte-face, et alors qu'il contournait la large table pour aller s'asseoir en face de son interlocuteur, il ajouta.

- "Pour être tout à fait honnête, ce serait plutôt à moi de m'excuser, de vous avoir fait venir jusqu'à moi, alors que vous habitez loin d'ici. Mais je tenais à ce que vous voyiez mon manoir, pour comprendre un peu mieux ma requête."

Il tendit le bras en direction de la chaise de bois en face de lui, invitant l'armurier à s'asseoir. Ce qu'il fit, déposant ses deux caisses sur la table. L'homme reprit.

- "Je suis un grand amoureux d'art et d'artisanat. Chaque objet ici a une âme, ou en tout cas une histoire à raconter. Qu'elle soit lyrique, technique, inventive, dramatique, drôle... Par exemple, le violoncelle que vous avez croisé dans le couloir juste avant d'entrer dans ce bureau, au delà d'être un merveilleux instrument, on dit que son possesseur a été battu à mort avec, par sa femme... Drôle et dramatique, n'est-ce pas ?"

L'armurier esquissa un sourire étonné et approuva de la tête.

- "J'ai entendu parler de vous, Adren Mortes. On dit partout que vous êtes l'armurier le plus jeune du royaume, et peut-être bien le plus talentueux. On dit aussi que vous avez été apprendre votre métier à Caerwyn, c'est vrai ? Qu'est-ce que vous avez été faire jusque là-bas ?"

Un peu mal à l'aise et flatté, Adren tenta une réponse prudente.

- "Et moi qui avais pourtant l'impression d'être un homme ordinaire ! Oui c'est vrai, j'ai appris à Caerwyn. À vrai dire je n'ai pas choisi d'aller là bas. Mais j'ai choisi de me plonger dans l'armurerie. Initialement on m'avait envoyé là bas dans une école militaire de redressement disciplinaire..."

L'homme plaisanta.

- "De redressement disciplinaire hein ? Et c'est maintenant que nous sommes seuls tous les deux avec probablement des armes dans ces caisses, que vous me dites ça !"

Ils rirent tous deux sans même se forcer, puis l'armurier proposa.

- "Vous voulez voir les armes en question ?"

- "Mais bien sûr ! Montrez-moi !"

S'empressa de répondre le baron.

Adren ouvrit alors les trois clapets de chaque boite, faisant coulisser le couvercle sur ses charnières, découvrant ainsi trois fusils dans la première, et trois pistolets dans la deuxième. Et alors qu'il s'apprêtait à présenter les six armes, leurs spécificités et caractéristiques une par une, l'homme l'arrêta de la main.

- "Avant toute chose, est-ce que vous pourriez m'expliquer le principe de fonctionnement des armes à feu ? Je suis un homme très curieux et j'aime saisir les choses en profondeur."

L'armurier sourit, se saisit du plus simple des trois fusils et entama une explication.

- "Bien sûr. À vrai dire, le principe de base, c'est la poudre. Il faut bien voir qu'une balle est inerte, tout comme l'est le fusil, c'est belle et bien la poudre qui apporte l'énergie nécessaire à propulser la balle."

Pendant qu'il parlait il se saisit d'une des quelques cartouches de papier qu'il avait apportées dans un petit compartiment d'une des boites.

- "La base, finalement, c'est la cartouche, pas le fusil. Dans cette enveloppe vous avez une dose de poudre explosive, et la balle. Il vous suffit alors d'insérer la cartouche dans le canon du fusil, ou du pistolet, poudre la première, et de la pousser jusqu'au bout avec la baguette. Arrivés ici, il suffit de mettre feu à la poudre pour déclencher l'explosion qui propulsera la balle. Le système le plus utilisé est très simple : on arme le chien, il est monté sur un ressort qui tend à l'abaisser, mais retenu par un cran. Ce cran, on le libère en actionnant la gâchette. Le chien s'abat alors dans la culasse, et vient percuter un petit silex, ce qui provoque une étincelle qui met le feu à la poudre."

Adren marqua une pause, scrutant les yeux intéressés du baron. Il donnait l'impression de tout saisir. Les explication étaient certes simples, d'autant qu'il manipulait le fusil en même temps, mais pourtant le nombre de gens qui restaient dubitatifs à leur écoute était hallucinant. En général ça énervait notre blondinet, qui devait alors d'efforcer de reformuler, recommencer, plus lentement.

- "Voilà pour le principe de base utilisé de nos jours, ensuite sa mise en application peut varier selon les mécanismes et les formes des armes."

L'homme redressa le nez vers l'artisan et s'exclama.

- "C'est tout bonnement fascinant. L'ingéniosité des hommes est réellement fascinante ! Mais une chose me turlupine, comment une simple étincelle peut-elle enflammer la poudre, qui se trouve derrière l'enveloppe de papier ?"

Se raclant la gorge, Adren tendit la cartouche qu'il tenait dans sa main à son interlocuteur. Plutôt heureux d'entendre une question pertinente de la part d'un noble.

- "Tout d'abord le papier est extrêmement fin. Mais pour garantir que le coup parte, en effet il est plus prudent de légèrement déchirer le fond de la cartouche avant de la bourrer dans le canon. Mais c'est assez peu pratique, alors on utilise des astuces, mes armes sont munies de petites pointes au fond de leur canon par exemple, ça permet de percer le papier et de répandre de la poudre au dehors, au moment du bourrage avec la baguette."

Satisfait que sa question soit un réel dilemme technique pour les artisans et pas une banalité qu'il n'aurait pas comprise, le baron laissa échapper un soupir de satisfaction et d'intérêt pour la réponse. Intrigué par autre chose, il renchérit.

- "Et pour que le chien vienne provoquer une étincelle dans le canon, il faut qu'il y ait une ouverture n'est-ce pas ? Et à partir de là, il n'y a pas de risque que quelque chose, ou même une flamme, soit propulsée vers le tireur ?"

Debout devant la table, Adren se lança dans une nouvelle explication.

- "Si, tout à fait, mais on peut faire en sorte que le risque soit mineur. Le problème se pose surtout pour le fusil, qu'on est obligé d'approcher du visage pour tirer. C'est pourquoi on fait des fusils de gaucher, et de droitier, la culasse se trouvant du côté..."

Il fut soudain interrompu par des cris et exclamations émanant de la rue. Les deux hommes se regardèrent un instant puis se ruèrent vers la fenêtre. Les fins carreaux n'isolaient pas du tout des bruits de la grand-rue, si bien qu'on entendait tout ce qui s'y passait.

Depuis son perchoir, Adren vit la petite fille de toute à l'heure, étalée sur le sol, son père à genoux à ses côtés tentait de la remettre debout quand un violent coup de pied vint lui faucher les côtes et l'envoyer bouler à quelques mètres de la gamine. L'homme trapu qui venait d'asséner ce coup saisit ensuite la petite par la gorge et la souleva.

L'armurier regarda ses paumes, ses mains tremblaient comme des feuilles. Ses tempes battaient la mesure du mouvement de haine qui montait le long de ses veines, se déversant dans ses yeux.

*L'histoire se répète...*

Se murmurait-il intérieurement.

*L'HISTOIRE SE RÉPÈTE !*

Se hurlait-il intérieurement, dans cette colère qu'il connaissait bien : celle du spectateur impuissant.

Il serra alors les poings et sa tête cessa de réfléchir. Il se retourna brusquement et courut jusqu'au bureau se saisir d'un des pistolets. Il ramassa aussi une poignée de cartouches qu'il fourra dans la poche de son manteau, en gardant une seule dans sa main tremblante et commençant à l'insérer dans le canon à mesure qui sortait de la pièce.

Le baron lui cria.

- "Ne faites pas de folie, armurier !"

Ne pouvant l'arrêter, il se résigna à regarder par la fenêtre, soucieux. Il se triturait la barbe, l'esprit occupé. Même s'il était un homme profondément bon, il avait les pieds sur terre et ce conflit ne le concernait pas.

Adren traversa le couloir d'une traite en courant, dans un vacarme de craquements et se mit à dévaler l'escalier étroit à toute vitesse en même temps qu'il sortait la baguette de sous le canon pour bourrer la cartouche. En bas de l'escalier il s'arrêta un instant pour glisser de nouveau la baguette dans le pistolet tant il tremblait, puis courut, arme en main, jusqu'à la porte. Depuis le couloir il put entendre distinctement une voix d'homme hurler à la mort.

- "LAISSEZ-LAAAaaaa… !"

Il sentit son coeur battre encore plus vite, son souffle s'affoler. Puis il se fracassa contre la grande porte et tourna la poignée en poussant dessus comme un damné, jusqu'à se rendre compte qu'il fallait la tirer. Les gonds coulissèrent alors et il déboula dans la rue les mâchoires serrées devant une scène qu'il connaissait bien : celle de la bassesse de l'humanité.

Le large homme à l'air mauvais enserrait toujours la gorge de l'enfant, avec à n'en point douter l'intention de la tuer, alors que trois autres se tenaient en ricanant entre lui et le père, fracassé sur le sol. Tout autour les passants étaient soit pétrifiés, soit en train de courir le plus loin possible pour ne surtout pas être mêlés à cette histoire. Hannah, elle, se tenait adossée contre le mur du manoir, une main sur la bouche, dans une expression de terreur.

Adren dévala les marches du perron, et se retrouva au beau milieu de la rue pavée, à une distance acceptable des quatre hommes. Il tendit son bras droit, prolongé de son arme, en direction de celui qui tenait la fillette, se débattant. Tous les tremblements avaient disparu de son corps. Il se tenait droit, le bras tendu et immobile. D'un ton venimeux et avec une voix s'éraillant de plus en plus il interpella l'homme.

- "Lâche-la si tu ne veux pas crever ici."

C'est seulement alors que les quatre brutes se rendirent compte de sa présence, tout seul, tout frêle avec son visage enfantin et des yeux qui les foudroyaient de haine. L'un d'eux se mit à rire, il faut dire qu'il n'était pas très crédible à première vue. Et dans un ricanement, celui qui tenait la fillette lui rétorqua.

- "Et tu vas faire quoi, gam..."

La voix d'Adren couvrit alors tous les bruits de la rue, il hurlait comme ce jour là, comme si ce type était le gouverneur, et qu'il avait le pouvoir de l'abattre pour sauver son ami et son père.

- "NOON, POUR UNE FOIS DANS TA VIE DE MERDE TU VAS FERMER TA GUEULE !"

Et alors que tout le monde était stupéfait de la violence que renfermait ce petit bout d'homme, ce fut la seule qui savait qu'il allait réellement le tuer qui se rua sur lui, sa soeur.

- "ADREEEN, ARRÊTE !"

Arrivée à sa hauteur, elle fut repoussée et envoyée s'étaler sur les pavés d'un brutal revers du bras gauche. Il continuait, sa rage éclatait.

- "TU VAS REGARDER PAR TERRE, LA POSER, ET LA FERMER ! OU JE TE JURE QUE TA VIE DE MERDE ELLE VA S'ARRÊTER AUJOURD'HUI !"

La petite ne bougeait plus, au bout du bras de l'homme qui regardait Adren d'un air haineux. L'armurier sortit alors un mouchoir blanc de la poche de son veston, le porta jusqu'à son nez et lâcha.

- "Je t'avais pourtant prévenu."

L'air excédé. Il appuya sur la gâchette et la détonation déchira ses tympans. La balle alla se ficher dans son crâne en perforant son œil au passage. Il s'écroula sur le sol, inerte, et la petite roula jusqu'aux pieds des trois autres.

Il abaissa son bras, l'arme crachait encore sa fumée blanche. Tout se bousculait dans sa tête, il enroula le canon brulant dans son mouchoir et le saisit fermement, prêt à user de la crosse comme d'un marteau. Debout, immobile et seul au milieu de la rue.

Petit à petit les gens se mirent à réaliser. Hannah détourna les yeux et posa une main sur sa bouche à la vue du crâne perforé. Les trois hommes s'affolèrent. L'un d'eux, hors de lui, sortit un couteau de sa poche et se rua vers Adren.

- "T'as buté Kren, petit fils de pute !"

L'un des deux autres cria.

- "Putain mec déconne pas, ON DÉGAGE ! Laisse tomber, la milice va ramener sa gueule avec le coup de feu !"

Et sans même attendre de réaction les deux gars détalèrent du plus vite qu'il pouvaient, bousculant les passants et se dispersant dans les ruelles. L'autre quant à lui n'écouta pas et arriva vite à hauteur de l'armurier. Ce dernier brandit son pistolet au dessus de sa tête et tenta d'assommer son attaquant, mais l'homme, plus grand et beaucoup plus large que lui, para aisément le petit bras frêle et lui planta son couteau dans le ventre. Assez vif, Adren avait réussi à se décaler assez pour ne pas le prendre dans le nombril, la lame lui traversa le flanc et ressortit de l'autre côté.

Il se mit à voir trouble, et une voix retentit derrière lui. C'était le baron qui sortait à son tour, lui aussi armé d'un pistolet, il le brandissait et intimait l'homme de reculer, de sa voix grave. Ce qu'il fit, et en courant, comme ses deux compères quelques instants auparavant.

Adren resta debout un moment, les yeux dans le vague, entre réalité et délire. Puis il tomba à genoux, pressant son poing gauche contre sa blessure, laissant son arme tomber sur le sol. Il serrait les dents, arborait une expression de douleur intense.

Tout autour de lui commençait à se décolorer, il ne sentait plus sa peau, n'entendait plus rien et des tâches commençaient à recouvrir sa vision.

*Ça y est, je vais mourir.*

Se dit-il.

Ses yeux remontèrent vers la petite, qui ne bougeait toujours pas. De longs instants hors du temps s'écoulèrent jusqu'à ce qu'elle soit enfin secouée par une quinte de toux. C'est alors qu'il prit une profonde inspiration, l'air glacial envahit ses poumons, ravivant la douleur comme si on y passait des fils de fer. Il ferma les yeux et se dit.

*Non, je n'ai jamais été aussi vivant.*

Il frappa le sol de son poing, serra les dents et se jura qu'il n'allait pas crever ici.

D'ailleurs Wayne, le majordome, sortait du manoir avec une bouteille d'alcool et des bandages. Et un petit groupe de miliciens accourait, trop tard comme à leur habitude.


Dernière édition par Adren Mortes le Ven 18 Avr - 16:24, édité 2 fois
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Eadric Traben

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MessageSujet: Re: Le premier jour du reste de ta vie [PV: Adren Mortadelle]   Lun 11 Nov - 4:27

La sueur dégringola sur mon front et dans mon dos. Le mélange ultime entre la peur et la douleur croissante. D’aussi loin que je me souvienne, je ne connus jamais de pareilles sensations et pourtant ce n’est pas ce qui manque les scènes catastrophes quand on passe sa vie dans la rue.
Je ne pouvais m’empêcher de serrer les dents en observant ce qui se passait, impuissant, et plus je les serrais, plus la douleur qui me traversait la mâchoire devenait lancinante.
Je sentis mes larmes rouler, plus grosses, le long de mes joues. Puis tout se passa très vite. Sans le voir venir, un homme arriva à hauteur du salaud qui était en train d’étouffer la petite et lui braqua son pistolet sur la tête. Je n’en revenais pas. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Tout semblait perdu et là… puis je le reconnus. C’était le jeune bourgeois qui avait accosté la fillette. Il avait l’air particulièrement sérieux et, lorsqu’il exigea des malfrats qu’ils fermassent leur gueule, cela ne fit que confirmer mes impressions. Il s’imposa de façon magistrale face à ces lourdauds qui ne payaient pas de mine derrière leurs airs impassibles.
Le jeune homme blond ordonna ensuite à celui qu’il tenait en joug de relâcher la gamine et, après avoir tiré un mouchoir blanc de sa poche et de constater que le gorille ne s’était pas exécuté, il lui perfora le crane d’un tir aussi bruyant que létal. La panique s’empara des gens autour de moi. Les uns tentaient d’échapper à la scène pour ne pas avoir à se confronter à la milice qui, à n’en pas douter, arriverait enfin. D’autres, se mettaient en retrait mais continuer à contempler le scénario hors du commun qui était en train de se dérouler. Seul, l’un des malfrats décida de se mesurer au jeune homme qui tenait à présent son pistolet comme d’une arme contondante. Il sembla réussir son entreprise et je pus voir, au moment où il prit la fuite, que le héros improvisé avait été blessé malgré son courage. La fillette avait roulé près de moi et, ne sachant où donner de la tête, je regardai alternativement cette gamine qui recommençait à respirer avec difficulté et l’homme aux pistolets s’effondrant sur lui-même.

Deux hommes dont le majordome de tout à l’heure ainsi que sa compagne accoururent pour lui porter assistance. Je rampai donc vers la petite qui toussait à s’en cracher les poumons. Je la pris dans mes bras et la serrai contre moi en lui murmurant que c’était fini, qu’elle n’avait plus rien à craindre. Tout en disant ces mots, je ne pouvais stopper mes larmes. J’avais été inutile au possible et je réalisai pleinement que sans cet homme aux tripes d’acier, l’innommable serait arrivé. Je sentis ses petites mains s’agripper à mon vêtement comme pour ne plus jamais le lâcher et je compris enfin ce qui m’attendait. Je ne pouvais pas l’abandonner, je ne pouvais pas vivre la conscience tranquille en imaginant cette enfant livrée à elle-même dans un monde aussi exécrable. Mes parents m’avaient protégé de tout cet aspect du monde, à tort ou à raison mais maintenant je le voyais tel qu’il était réellement : un champ de bataille où les gens bons combattaient au péril de leur vie le mal, en supériorité numérique flagrante, rongeant ce monde. C’est ainsi que je fis une promesse qui allait certainement changer ma vie à jamais :

- Je ne te laisserai plus… Je te le promets… Je ne laisserai plus personne te faire du mal…

Après quelques minutes qui me parurent des secondes, un homme me tira du sol pour me remettre debout. Je ne saisis pas sur le moment, je tentai seulement de garder la fillette contre moi. C’était les fameux miliciens qui auraient dû intervenir depuis des lustres déjà. Le soldat, qui ne m’avait pas lâché l’épaule, m’intima de le suivre pour un interrogatoire. Je notai la présence d’autres miliciens autour du jeune homme. Il y avait également un autre homme, plus âgé même que le majordome, qui ordonnait à ce qu’on le laisse tranquille, agitant un pistolet qui ressemblait fortement à celui du garçon agonisant au sol. Les miliciens tentèrent de parlementer avec lui mais cela sembla vain.

La patience du garde atteignit rapidement ses limites et il décida de me tirer avec lui pour me faire réagir plus vite. Je croisai le regard du vieil homme qui continuer à chasser les hommes d’armes d’autour du garçon puis, me laissant entrainer par le milicien, je tournai les talons et commençai à le suivre lentement. Les voix continuaient de s’élever derrière moi mais je n’y faisais pas attention, encore trop troublé par tout ce qui venait de se passer. Cependant le soldat s’arrêta quelques secondes après avoir commencé sa marche. Je fis de même. Il se retourna et sembla surpris en regardant là d’où nous venions. J’eus à peine le temps de bouger la tête que le vieil homme passa à ma hauteur, les sourcils froncés, grognant et rouspétant de façon si peu crédible.

- Bon sang mon garçon ! Vous avez des oreilles non ? Vous êtes encore jeune, vous devriez entendre de loin ! J’ai ordonné qu’on laisse ces gens tranquille. Tous autant qu’ils sont ! Je prendrai en charge tous les éléments de cette affaire personnellement.

Le milicien ne savait plus où se mettre. Il ne réussit qu’à acquiescer maladroitement.

- Oui Monsieur le Baron. Mes excuses Monsieur le Baron.

Puis il reprit la route en compagnie d’un autre de ses collègues une fois que le dit baron lui donna congés. Il se tourna ensuite vers moi, me sourit amicalement et me tapa l’épaule en guise de réconfort :

- J’espère que la pauvre enfant va bien. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je serai un peu plus loin. Prenez votre temps pour vous remettre.

Et il s’en alla rejoindre le groupe qui grouillait autour du jeune homme agonisant.
Soulagé, je m’assis à même le sol et regardai cette fillette encore terrifiée. Elle tremblait encore quelque peu. Je dégageai son visage des cheveux rebelles et je la blottis contre moi en espérant la voir se calmer un peu mieux.
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Adren Mortes

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MessageSujet: Re: Le premier jour du reste de ta vie [PV: Adren Mortadelle]   Dim 29 Déc - 19:08

Le poing serré contre son flanc, le sang gouttant entre ses doigts, Adren se tenait à genoux au milieu de la rue. Il respirait lentement, les yeux clos.

Sa sœur ne mit pas bien longtemps pour traverser la distance qui la séparait de lui, et le prit brusquement dans ses bras. Ce qui n'eut pas grand intérêt au delà de lui faire encore plus mal. Hannah était une fille un peu impulsive, elle tenait à son frère mais n'était pas vraiment faite pour gérer les situations d'urgence.

Complètement paniquée elle lui adressait des paroles précipitées, sans que lui ne les entende. Il était coupé du monde sensible, refermé sur lui même, sa tête bourdonnait au point de couvrir tous les bruits extérieurs. Sa réalité était devenue une douleur lancinante dans son ventre, un poing serré qui ne devait jamais lâcher, et sa propre voix qui hurlait dans sa tête.

*SOUVIENS-TOI DE TA PROMESSE ! Tiens bon et lève-toi.*

Lentement il rouvrit les yeux, des yeux de fer. Regardant devant lui, par dessus l'épaule de sa sœur, vers un monde qu'il concevait tout entier comme son ennemi mortel, vers un monde contre lequel il serait en guerre. Il n'y avait plus que deux entités, l'intérieur de sa tête, et l'extérieur qu'il devait abattre.

C'est en tout cas ce qui tournait dans sa tête, pour lui donner la force de se battre.

Rapidement le majordome vint jusqu'à lui, écarta la jeune fille et lui parla calmement. Mais Adren n'entendait toujours pas. Voyant ses yeux haineux braqués dans le vague devant lui, Wayne tenta une approche différente, plia un linge blanc et y versa de l'alcool fort. Il se saisit ensuite du poing serré du jeune homme et tenta de l'écarter. Il ne céda pas.

Mais cela ramena Adren dans le monde réel, ses yeux tournèrent dans ses orbites, un peu déboussolés  et il finit par tourner la tête vers le majordome à sa gauche.

Ce dernier en profita pour lui répéter ses instructions.

- "Il faudrait nettoyer la blessure, retirez votre poing s'il vous plait."

Sans un mot, Adren décrispa sa main et se dressa sur ses genoux. Le baron juste derrière l'aida à retirer son manteau et son veston. Wayne déboutonna le bas de la chemise blanche maculée de sang et apposa le tissu imprégné d'alcool sur la plaie.

En appuyant il se rendit compte, les yeux écarquillés, que le sang coulait aussi du dos du blondinet, la lame l'avait traversé de part en part. Il garda son calme et déplia alors son bandage pour recouvrir la totalité du flanc du jeune homme et appuyer sur les deux plaies en même temps.

Adren serra les dents alors que l'alcool lui brûlait la peau. Des larmes perlaient sur le visage de sa sœur qui le regardait souffrir.

Rapidement les deux hommes changèrent le tissu imbibé d'alcool pour un linge propre. Ils essayèrent d'éponger le plus de sang possible et lui firent un bandage bien serré tout autour de la taille. Quand Wayne eut noué les deux bouts du tissu, Adren se laissa retomber, le derrière sur ses talons. Et sa sœur accourut de nouveau vers lui, mais fut rapidement stoppée par le baron.

- "Il faut qui respire, laissons-lui un peu d'espace, jeune fille."

Elle acquiesça de la tête, résignée et s'assit sur le sol, face à son frère.

Durant ce temps la milice avait eu le temps d'arriver jusque devant le manoir. La petite troupe vint jusqu'au blessé et alors qu'ils demandaient ce qui s'était passé, le baron s'imposa et leur expliqua calmement.

- "Quatre hors-la-loi s'en sont pris sans raison apparente à cet homme et à cette fillette, là bas. Ils ont passé à tabac l'homme juste sous ma fenêtre, avant de s'attaquer à la petite avec une ferme intention de la tuer. C'est alors que l'armurier Mortes ci-présent, qui était avec moi à l'étage, s'est empressé de rejoindre la rue armé d'un pistolet. Il a intimé les quatre hommes de laisser la petite tranquille mais ils ne l'ont pas écouté, il a alors abattu celui qui l'étranglait, juste ici. Il en allait de la vie de la fillette. Ensuite je suis descendu à mon tour, et quand j'ai passé la porte du manoir, il n'y avait plus qu'un des hors-la-loi et il venait de poignarder l'armurier. Je l'ai menacé avec ce pistolet et il a pris la fuite."

Le chef des miliciens suivit les explications d'un air un peu sceptique et peu intéressé. Quand le baron eut fini d'exposer sa version il déclara.

- "Très bien, à présent nous allons emmener tous ces gens à la milice pour les interroger."

Le vieux baron répliqua tranquillement.

- "Ce ne sera pas nécessaire merci. En revanche, si vous pouviez aller avertir le temple que nous avons des blessés et un mort ici, ce serait très aimable."

Tiquant sur les paroles de l'homme, le milicien protesta.

- "Ce n'est pas là notre devoir, monsieur, nous sommes tenus de réquisitionner tous les témoins et acteurs de l'incident pour les questionner, ainsi que d'intervenir en cas de danger."

Le baron rétorqua de nouveau, une pointe d'agacement dans la voix.

- "Vous êtes surtout tenus d'obéir à vos supérieurs. Je suis le baron de Greenhal, et à ce titre je possède officiellement les mêmes pouvoirs judiciaires que le gouverneur ou le bailli aux yeux du royaume. Alors faites ce que je vous dis. La situation est stable, l'affaire est claire, il n'y a pas d'interrogatoires à faire. Simplement, allez quérir le temple."

Son ton avait viré assez vite à l'agressivité et son visage bienveillant était devenu autoritaire. Il était d'ailleurs dans son bon droit en présentant les choses ainsi : il possédait effectivement ces pouvoirs, et il était stipulé que pour des affaires mineures, ce qu'était celle-ci à l'évidence, l'avis d'un seul commissaire valait décision judiciaire officielle. Les miliciens n'avaient qu'à obéir en définitive. Même si indéniablement, on pouvait lire sur leurs visages que ça ne les enchantait pas vraiment.

Le chef grommela.

- "À vos ordres, monsieur le baron."

Et il chargea un de ses hommes de faire le déplacement jusqu'au temple, avant de se retirer avec les quelques miliciens qui l'entouraient.

Notant qu'un autre d'entre eux essayait d'emmener de force l'homme et la petite, le baron traversa la rue et ordonna de nouveau qu'on laisse tout le monde tranquille.

Pendant ce temps Adren avait repris ses esprits, même s'il était faible il pensait clairement. Son regard se perdit sur le pistolet avec lequel il venait de tuer pour la première fois. Il avait franchi un pas sans vraiment s'en rendre compte. Non seulement il avait tué, mais en plus il était convaincu qu'il le referait si une situation similaire se présentait. Convaincu non pas parce qu'il pensait n'avoir pas assez de contrôle sur lui-même pour s'en empêcher, mais bien parce qu'il pensait avoir fait ce qu'il devait.

Il posa délicatement sa main sur la crosse de son arme et l'amena à ses yeux, pensif. Bien des choses avaient attendu trop longtemps, et maintenant il allait faire ses comptes avec une autre histoire. Celle d'un autre enfant et de son père.

La voix d'Hannah le sortit de ses pensées.

- "Ne me refais plus jamais une frayeur pareille, Adren..."

Il la regarda avec un sourire satisfait.

- "Tu n'auras qu'à fermer les yeux."

Insinuant très clairement que ça allait recommencer, et qu'il ne regrettait rien de ce qu'il venait de faire. Elle détourna le regard, silencieuse.

Wayne sourit en voyant son maitre revenir vers eux, gesticulant avec son pistolet, en grommelant que ces miliciens étaient vraiment des ahuris indisciplinés et inutiles. Adren intervint quand il fut assez proche.

- "Vous allez finir par tuer quelqu'un en agitant cette arme comme ça."

Le baron eut un sourire amusé, braqua le canon sur l'armurier et appuya sur la gâchette. On put entendre distinctement le petit cliquetis de métal tant tout le monde retenait son souffle. Le pistolet n'était même pas chargé.

L'armurier ne put s'empêcher de rire.

- "Et vous qui me disiez d'être prudent..."

Le baron rit à son tour et répliqua.

- "J'ai décidé que moi aussi j'allais jouer aux héros quand je vous ai vu sauver cette petite !"

Une larme perla sur la joue d'Adren.

- "Et je vous en remercie..."

- "Mais non, mais non."

Fit aussitôt le vieil homme avec son expression de grand père.

Lassée de les voir rire de leur folie, Hannah se releva et s'en alla faire un tour. La remarque crue de son frère l'avait vexée, et elle le trouvait extrêmement égoïste dans son altruisme dangereux. Égoïste de ne pas voir que des gens tenaient à lui, et qu'en se mettant en danger comme ça, il n'était pas le seul à risquer gros.

Adren la regarda s'en aller, à la fois conscient qu'elle puisse être en colère, mais néanmoins parfaitement indifférent. Il serra son pistolet dans sa main et décida qu'il voulait aider cette fillette un peu plus. Le monde était assez dur pour qu'on laisse filer des occasions d'être vraiment utile aux autres. Il déplia une de ses jambes endolories et posa son pied contre le sol. Il fit de même avec la seconde en se redressant.

Le baron intervint.

- "Attention, doucement..."

Mais Adren le coupa.

- "Ça ira."

Les intenses fourmis qui secouaient les muscles de ses jambes s'amplifièrent à mesure qu'il se dressait. Une fois debout sa vue s'occulta complètement quelques instants et il fut pris de vertiges. Mais il tint bon et il recouvra la vue progressivement, dans un tourbillon de points blancs sur fond noir.

Une fois stable, il se mit à marcher vers l'homme et la fillette. Tout frêle et cassé dans sa chemise blanche tachée de rouge. Arrivé à leur hauteur il posa un genou sur les pavés et observa un instant de silence avant de trouver les mots.

- "Je suis désolé de vous avoir abordés tout à l'heure. À vrai dire, sans vous raconter ma vie, cette petite me rappelle un ami que j'avais étant petit. Depuis cette fenêtre là haut, je l'ai vue être maltraitée comme l'avait été mon ami."

Il marqua un pause, prenant une inspiration saccadée.

- "Et je n'ai pas pu me résoudre à la regarder mourir, comme j'ai regardé mon ami mourir."

Il serra les dents et tenta de remonter son regard humide jusque sur le visage de l'homme. Il était plus âgé que lui et il se sentait un peu mal placé pour faire ce qu'il allait faire.

Il souleva son pistolet et le plaqua contre le bras de cet homme.

- "J'aimerais que vous le gardiez... Gardez-le pour vous défendre, ou vendez-le, peu m'importe... J'aimerais simplement que pour une fois, pour au moins un instant, mon travail d'armurier soit entre les mains d'un homme qui s'en serve pour défendre ce qui est vraiment cher à ses yeux."

Il avala des larmes au fond de sa gorge et articula maladroitement.

- "Ne laissez personne lui faire du mal..."


Dernière édition par Adren Mortes le Ven 18 Avr - 16:25, édité 1 fois
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Eadric Traben

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MessageSujet: Re: Le premier jour du reste de ta vie [PV: Adren Mortadelle]   Mer 19 Fév - 20:33

Je continuai de serrer cette enfant qui n’était encore rien pour moi il y avait une demie heure encore. Je la serrai comme pour réparer ce manque d’attention à son égard depuis que nous nous fûmes rencontrés. Elle me semblait si fragile et j’avais beau me remémorer chaque scène de ces derniers jours, rien ne justifiait mon comportement. Je rouvris les yeux et constatai que le sol devenait plus sombre. Je levai la tête et vis l’homme qui s’était interposé quelques minutes auparavant. Il se tenait le flanc recouvert par un bandage propre qui se pigmentait ça et là de pourpre.
Il s’effondra en posant le genou à terre. Non pas que ce geste ne fut délibéré mais on sentait, malgré tout, son équilibre précaire. Il me regarda, les yeux encore humide à cause de la douleur, ou peut-être aussi à cause de l’émotion. Avant même que l’on eût échangé un mot, il posa contre mon bras l’arme qui avait servi à faire lâcher prise le malfrat d’une balle dans la tête. Sur le moment, je ne compris pas vraiment pourquoi une telle action et je posai alternativement mes yeux sur le pistolet, puis sur le jeune homme.
 
- Je suis désolé de vous avoir abordés tout à l'heure. À vrai dire, sans vous raconter ma vie, cette petite me rappelle un ami que j'avais étant petit. Depuis cette fenêtre là haut, je l'ai vue être maltraitée comme l'avait été mon ami.
Et je n'ai pas pu me résoudre à la regarder mourir, comme j'ai regardé mon ami mourir.
J'aimerais que vous le gardiez... Gardez-le pour vous défendre, ou vendez-le, peu m'importe... J'aimerais simplement que pour une fois, pour au moins un instant, mon travail d'armurier soit entre les mains d'un homme qui s'en serve pour défendre ce qui est vraiment cher à ses yeux.
 
Je restai sans voix, dévisageant ce garçon qui avait déjà fait tant de choses pour cette petite et moi et qui, sans que rien ne l’y oblige, continuait d’en faire toujours plus. Sa mâchoire tremblait tellement il semblait se faire violence pour ne pas m’incommoder d’avantage, alors même que plus aucun protocole ne nous obligeait à ce moment. Il ajouta :
 
- Ne laissez personne lui faire du mal...
 
Il sortit de sa poche une poignée de cartouches de papier, me les donna puis il se releva en titubant avant de tourner les talons, la tête baissée et la mine tiraillée entre ce qu’il lui semblait devoir faire et ce qu’il était d’usage de faire afin de se comporter comme son rang lui indiquait.
Mon esprit était embrumé par tout ce qui venait de se passer et je mis un certain temps avant de réagir aux propos et à la bonté de cet homme. Mes yeux se posèrent sur l’arme à feu et je constatai enfin l’esthétisme de l’engin. Elle était sculptée comme je n’en avais jamais vu. Tout semblait travaillé à l’extrême comme pour satisfaire les exigences les plus coquettes de toute la noblesse des environs. Pendant un instant, je ne songeai même pas à ce que quelqu’un puisse utiliser véritablement cette arme qui semblait être façonnée pour la décoration et qu’un tel art ne pouvait en aucun cas se retrouver sur un champ de bataille.
Cependant je finis par me reprendre. Je reposai délicatement la fillette sur les pavés, à coté de l’arme et des munitions dans leur emballage de papier, étalées par terre. Je me relevai ensuite à mon tour, ramassai le pistolet et accourus vers l’homme qui marchait lentement en direction du baron. Je me mis à sa hauteur sans l’arrêter dans son élan car je n’avais aucune idée de la gravité de sa blessure.

- Pardonnez-moi, Monsieur, je tenais à vous remercier grandement pour l’acte de bravoure que vous avez eu à l’instant. Je vous dois bien plus que la vie de cette enfant, il en va également de la santé de mon esprit car ma conscience n’aurait jamais pu supporter de voir une telle tragédie se produire. Je suis navré pour votre ami et vous remercie encore pour la bonté de votre âme. Cependant… Je ne suis qu’un modeste voyageur et je ne puis accepter un tel cadeau. Quand bien même je l’accepterais, je ne pourrai jamais justifier qu’un tel bijou ait fini légalement entre mes mains. Par respect pour votre travail et pour tout ce que vous avez aujourd’hui, je tenais à vous la rendre.
 
Le jeune homme avait tourné la tête dans ma direction pendant que je parlais et s’était même arrêté. Son regard bien qu’encore embué était déterminé. Il attendit poliment que je finisse :
 
- Ceci est un cadeau que je fais à un homme dont je sais qu’il fera preuve de retenu avant de s’en servir. Croyez-moi, ça n’est pas tous les jours que je peux sereinement offrir un de mes pistolets à un homme qui espère avant tout à ne pas avoir à s’en servir. Désormais, il est à vous et comme je vous l’ai dit, son destin n’est plus lié à ma volonté.
 
Il sembla soudain réfléchir, commença à tâtonner l’intérieur de sa veste de sa main inoccupée, la plongea dans une poche interne et en sortit un papier qu’il déplia d’un geste vif devant moi.  Je plissai les yeux et lus, non sans difficulté, les lignes manuscrites.
Le jeune homme eut l’air de se rendre compte que la lecture n’était pas mon gagne pain et entreprit de me résumer le contenu de la lettre :
 
- Il s’agit d’un contrat de vente. Même si, en l’occurrence, je vous lègue cette arme, cela devrait suffire à vous disculper de toute accusation malveillante de vol. Vous n’avez plus qu’à signer en bas de la page.
 
Puis il replia le papier du même geste vif et me le tendit assurément. On sentait qu’il ne s’embarrassait pas de fioriture et avait, visiblement, solution à tout problème. Je tendis donc la main et saisis le contrat.
 
- Je vous serai à jamais redevable Monsieur.

Je le remerciai encore mille fois avant que, l’air de plus en plus gêné, il finisse par reprendre son chemin. Quant à moi, je retournais vers la petite, toujours assise là où je l’avais laissé. Elle avait quelque chose de noir qui lui coulait de la main. Je m’accroupis et y regardai de plus près. C’était la poudre que renfermait une des cartouches s’étant probablement déchiré quand je m’eus relevé. Elle avait versé son contenu dans la paume de sa petite main et ne pouvait s’empêcher de contempler la boule polie et brillante au centre de la poudre noire. Je sortis un mouchoir, j’essuyai sa main et reposai l’objet aussi inoffensif que létal. Elle me regarda faire avec de grands yeux et finit par me sourire.
Elle m’aida ensuite à ramasser les cartouches restantes en faisant attention à ne pas les déchirer. Elle prit son rôle très à cœur et entreposa avec minutie les cartouches dans mon sac. Je rangeai le pistolet tout en le laissant à portée de main, ne sachant toujours pas quel serait son avenir.

Une fois que nous fûmes près, je regardai derrière moi une dernière fois. La rue était redevenue presque déserte. Le jeune homme, le baron et quelques autres personnes qui les entouraient étaient retournés dans le manoir. Des hommes du temple étaient arrivés pour débarrasser la ruelle du cadavre et nettoyer les vestiges de l’affrontement. Je sentis mes poumons se gonfler d’un nouvel espoir et pour la première fois, il me fallait reconsidérer le terme de « vivre ».
Je posai mes yeux sur la fillette dont je ne connaissais toujours pas le nom, ni la voix. Peut-être était-elle muette après tout, qui sait ? Je posai ma main sur sa tête et lui caressa les cheveux. Elle était toujours concentrée sur cette balle qui la fascinait tant mais trouva quand même l’occasion de me regarder et de me sourire avec la même tendresse que celle de mes parents. Je n’étais rien pour elle. Un étranger, un homme parmi tant d’autres, un individu qui partageait, à la limite, son quotidien dans la rue. Et pourtant, dans ce sourire, j’étais tout. Ce n’avait pas été moi qui l’avait sauvé, j’avais essayé de la refourguer à un orphelinat, je m’en serais débarrassé au premier détour si j’en avais eu l’occasion et pourtant c’était à moi que ce sourire s’adressait.
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Adren Mortes

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MessageSujet: Re: Le premier jour du reste de ta vie [PV: Adren Mortadelle]   Dim 16 Mar - 14:39

Adren s'en retourna vers le baron d'un pas lent. Même si la pression était retombée, tout ce qui venait de se passer lui traversait l'esprit de part en part et sans cesse. Il était dans cet état qui faisait passer tout le reste, toute la vie, au second plan. Plus rien que l'instant présent et ce qui venait de se passer n'avait d'importance. Il posait un pied devant l'autre sans vraiment s'en rendre compte.

Quand il arriva à hauteur du baron, celui-ci garda le silence, conscient qu'Adren était avec ses pensées, et soucieux de ne pas le brusquer. À l'autre bout de la rue on pouvait voir un prêtre et plusieurs moines se diriger vers eux. La rue était d'ailleurs inhabituellement dégagée et calme pour cette heure de la journée, du fait de l'altercation. Le soleil au zénith projetait les ombres nettes des bâtiments sur les pavés. La lumière tapait sur le crâne du jeune armurier et il se sentit faiblir un instant. Le baron de Greenhal l'avait vraisemblablement noté car il ordonna aussitôt qu'on portât Adren à l'intérieur du manoir. Un bras sur l'épaule du baron, l'autre sur celle de son majordome, il fut amené dans une petit pièce fraiche au rez-de-chaussée.

Toute en bois, les volets tirés et une décoration sommaire, comme le reste du manoir. On l'allongea sur le petit lit drapé de blanc et il perdit connaissance. Happé progressivement dans un néant indescriptible.

Quand il reprit conscience il était seul dans la pièce sombre. Il tâta machinalement sa poitrine, cherchant sa montre, mais il ne sentit que sa chemise, pas la poche de son veston. Il se mit alors sur son côté indemne, dans un effort douloureux, et vit son veston ainsi que son manteau déposés sur une chaise à son chevet. Il tendit alors le bras jusqu'à la poche de son veston, de laquelle la montre tomba. Après un rebond sur l'assise de la chaise, elle vint heurter le parquet de la chambre. Le bruit sourd, bien que modéré lui avait déchiré les tympans et fait bourdonner la tête. Il resta sonné quelques instants puis se mit sur le ventre, cherchant sa montre à tâtons du bout de ses doigts sur le parquet.

Après quelques efforts il finit par la saisir, l'ouvrit et la porta à ses yeux. Elle indiquait une fin d'après-midi déjà bien entamée. Il la referma alors, se faisant la remarque que finalement l'heure qu'il était n'avait pas vraiment d'importance.

La porte s'entrouvrit dans un léger grincement et Hannah passa sa tête dans l'entrebâillement. Probablement alertée par le bruit de la montre, elle s'était empressée de venir voir si tout allait bien. Trouvant son frère allongé sur le ventre, montre au poing et bras pendant hors du lit jusque sur le parquet, elle eut un petit hoquet de surprise et accourut à son chevet.

"Adren, tu es réveillé ?"

Demanda-t-elle aussitôt, d'une voix assez douce pour ne pas le réveiller s'il était endormi et assez claire pour qu'il puisse l'entendre s'il était éveillé.

Les yeux à demi clos, la tête à côté de l'oreiller, il essaya de lui répondre "oui", mais aucun son ne sortit de sa bouche. Elle comprit néanmoins et lui posa une main sur l'épaule.

"Le prêtre est passé, il a dit que le baron s'était bien occupé de la blessure et que tu étais hors de danger."

Cette évidence ne bouscula pas Adren d'un pouce mais faisait vibrer la voix de sa sœur. Elle tenait à lui, ça il ne pouvait pas en douter, mais la routine du quotidien lui faisait bien souvent oublier que ça avait de l'importance. Il lui arrivait de réaliser qu'il ne pourrait pas vivre sans elle, comme de penser qu'elle était un poids, parfois même dans une seule journée.

Cette fois-ci il resta impassible. Elle l'aida à se remettre sur le dos, posa la montre sur la chaise et reposa sa tête sur l'oreiller. Sans qu'ils n'échangent une seule parole.

Il se réveilla seul de nouveau, sans même avoir eu conscience de s'être endormi. Avec seulement l'arrière goût d'un rêve douloureux et troublé. L'obscurité était presque totale dans la petite chambre, seuls quelques rayons de lune filtraient par les interstices entre les planches des volets.

Il empoigna sa montre et entreprit de s'asseoir sur le lit. Il y parvint dans de grands traits de douleur le long de son flanc. Il se dressa ensuite sur ses pieds et fut encore pris de vertiges, il ferma les yeux et ils passèrent. Quelques pas le menèrent jusqu'à la fenêtre, il lut l'heure sous l'un des faibles rayons de lune.

C'était l'heure des ivrognes, les tavernes avaient fermé leurs portes et les marins n'étaient pas encore levés. Adren referma la montre, pensif, puis essaya de passer son veston. Passer les bras était un supplice pour sa blessure, mais il y parvint. Il fit de même avec son manteau, avec plus de difficulté encore, enfila ses chaussures tant bien que mal et poussa la porte. Se retrouvant dans le hall d'entrée, il se dirigea vers la grande porte, déverrouilla le loquet et sortit discrètement.

À peine était-il sorti que l'air froid de la nuit s'engouffrait dans ses poumons. Il jeta un œil vers le ciel scintillant et la demi lune blanche. Puis il se mit à marcher, marcher vers l'océan, guidé par le clapotis des vagues contre les pontons du port. La nuit était calme, vide, on n'entendait que le port et le bruissement des feuilles dans les quelques arbres de la ville. Il marcha silencieusement aux côtés des maisons endormies, traversa plusieurs ruelles au hasard, les mains dans les poches de son manteau. Au détour d'un croisement il réveilla un chat sauvage blotti contre un mur. Il s'enfuit aussitôt par dessus une clôture, sans un bruit.

Ses pas finirent par mener Adren jusqu'au port, il longea les rangées de bateaux et les longs pontons pour aller vers la jetée principale. Il marcha le long de cette dernière, et finit par s'asseoir au bout, les pieds juste au dessus de l'eau.

Le temps semblait de figer alors qu'il regardait les lueurs de la lune miroiter sur les vaguelettes de l'océan. Ces milliers de lumières scintillantes adressées à personne en particulier, que d'habitude personne ne regardait. Les claquements réguliers de la mer contre les piquets au dessous de lui berçaient son esprit. Il ne pensait à rien, il ne voyait rien d'autre que la mer, qui s'étendait au delà de ce que la vision pouvait révéler.

Il resta là longtemps, devant le vent du large. Le jour pointait, les marins et les pêcheurs s'activaient, et il était toujours là. Il ne voulait pas retourner à cette fuite de la réalité qu'était son quotidien.


* * *


Plus tard dans la journée, frère et sœur prenaient la carriole du retour vers Hastington.

"Tu étais venu pour un contrat de vente, et tu repars avec une blessure, un mort sur la conscience et deux pistolets en moins. Je ne te comprends pas grand frère."

"C'est comme ça."

"Je suis venu pour rien, et je repars avec l'impression d'avoir laissé quelque chose, une trace."
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